Pendant un mois Claude Askolovitch ouvre un blog pour Le HuffPost. Ceci est son premier post.
Leur chance est qu'ils sont loin de nous, nos Bleus de tout là-bas qui vont jouer pour eux et que nous commentons, faute d'avoir une vie. C'est une manie qui reprend, faire du ballon l'artefact du roman national, et comme nous sommes au temps où la France se fatigue d'elle-même, on attend des footeux qu'ils nous guérissent, pauvres gosses. On vient à peine d'arrêter de les mépriser et déjà on cristallise, on symbolise, donnez-nous le moral et sinon, il nous reste quoi? La gauche meurt dit Valls, la droite meurt constate Bygmalion, l'extrême droite charrie la mort, pâles Atrides de Montretout, mais le football est vivant. Il est vivant et bordélique, tout aussi vivant qu'au temps récent où on ne l'aimait plus, mais cette vie n'a rien à faire avec ce qu'on en raconte, dans la France qui se soupèse. Le foot est politique, c'est entendu (Socrates et la démocratie, le Barça contre la Castille, le Celtic et l'Irlande, l'Ajax et les Juifs, le onze du FLN, égrenez à l'infini des peuples) mais il existe avant cela; il existe seul, et c'est infiniment plus simple et respectable que toutes ses métaphores. Le foot a des règles, un corpus, des réformes, des stagnations, des idéologies, des transgressions, des duretés que l'on ne sait plus, des pardons, il se tisse de fulgurances, une lévitation de Van Persie, chaque instant complète tous les autres, et si Karim Benzema tout à l'heure masque le coupant de sa frappe avant le but , lui seul saura ce qu'il doit à tant de talent et tant d'efforts avec son maître Zidane, et il aura survécu à nos mots...
Le foot.
Parfois ça aide.
Parfois, nous sommes des idiots qui en parlons.
Parfois, nous sommes des cons, d'en faire autre chose.
Les cons nous ont envahis, de bonnes intentions aussi, qui n'en est pas? C'est arrivé en 1998 quand un groupe de jeunes adultes fait croire au pays -à ceux qui le racontent, voire le dirigent, dont c'est le métier et la prétention- que nous sommes un peuple abouti. Champions du monde. De cette histoire intime qui n'appartient qu'à eux -des sportifs dans la grâce d'un instant- on recycle la trivialité de nos débats.
Coupure entre le peuple et les élites, Jacquet contre l'Equipe; revanche des humbles, Jacquet encore, l'ouvrier du Forez! Le pif légendaire de nos politiques inutiles, Chirac et son maillot! Le modèle français, voilà les black-blancs-beurs, l'alliage Thuram/Deschamps/Zizou (un kalmouk-arménien en renfort) devient la preuve de la France! On ne dit pas, alors, que ce foot est déjà mondialisé, que nos héros viennent aussi de l'Italie et de la Juventus médicalisée, que capitaine Deschamps était aussi celui de l'OM magnifique et corrupteur... On ne parle pas de football non plus; du mauvais placement sur coups de pieds arrêtés des Brésiliens, du triomphe des milieux verrouilleurs, du replacement de Makelele. On flotte et on veut croire, nos théories, planer et bavarder, faire France d'un si joli été...
1998. Le Front national a fait trembler le système aux régionales, on s'en est sorti, Jospin gouverne et la gauche ne se voit pas disparaître, Lionel fête son anniversaire le jour de la finale. Quatre ans après, bernique. Finalement, ça n'avait rien à voir. Plus de Jospin, plus d'harmonie, la France n'allait pas bien. Le Pen a volé la présidentielle, Le Pen qui n'aime pas cette équipe, tiens donc, si peu gauloise et pas assez chanteuse de sang impur, sa fille prendra la suite, évidemment, dans la détestation du jeu. Le football a cessé de s'appartenir. Les fachos l'ont pris en grippe, les progressistes l'ont investi, les patriotes le fantasment, et ils s'écroulent avec ses mésaventures. La déprime nationale couvait, elle explose, phlegmon mental, les humeurs envahissent le football -ce qu'on en dit, ce qu'on en juge, comment on le regarde, puisque tout est là. La litanie est connue. Une pelouse envahie, une marseillaise sifflée, une sale Coupe du monde 2002 où les héros n'ont plus faim, un sursaut englouti dans un coup de boule en 2006, comment aimer malgré tout?
Enfin arrive Knysna. Ce n'est que du football. L'explosion d'un groupe mal formé, l'épuisement d'un managériat de la tension, un vestiaire violé... Mais l'explosion arrive à pic pour jouer 98 à l'envers et rencontrer des élites mures pour la haine, puisqu'elle les nourrit désormais. Les Bleus? "Une bande de voyous qui ne connaît qu'une seule morale, celle de la mafia", proclame alors Alain Finkielkraut, qui finira à l'académie, qui moquait déjà en 2005 une équipe « black-black-black », qui construit de rages en raccourcis ce personnage aujourd'hui triomphant d'imprécateur d'un pays défait par ses composantes allogènes, penseur pantelant des français de souche dépossédés, qui théorise une actualité qu'il ne vit plus mais métaphorise pour toutes les aigreurs de ses contemporains. Gourcuff est son bon élève persécuté par les caïds, comme dans les salles de classe de ses fantasmes, et tout ceci serait la faute des tensions ethniques, religieuses... Religieuses? Evidemment. On dénonce alors le buffet halal de l'équipe de France, responsable de la déroute. Musulmane aussi, cette équipe ne saurait gagner? Le football de l'harmonie républicaine est devenu le paradigme de la France communautarisée... En réalité l'exutoire de l'identitarisme dominant et de l'islamophobie consensuelle. Tout ceci est idiot. Mais l'idiotie est maitresse de l'heure, et elle prend, et elle dure, devient la norme, comme la boursouflure. Roselyne Bachelot ministre, tance les joueurs, Nicolas Sarkozy convoque Thierry Henry pour disséquer la défaite. Le politique conjugue sa fausse importance, le football est asservi à son vide. Il va payer. Pour le vide, pour le désarroi, pour la détestation de soi et des autres.
Quatre ans comme ça. On va haïr les footballeurs pour l'idée que l'on s'en fait, les haïr pour leur jeunesse, les haïr pour leur diversité, les haïr pour leur insouciance et leur richesse, les haïr d'être beaux. Voyous, mafieux, violeurs, exilés, irrespectueux. On va proclamer le jeu celui des racailles, cultiver la décadence, écraser des destins en distraction. Tant de haine est presque un hommage à la centralité du sport. Il ne compte plus, dans le bruit qui l'entourent, et les vrais débats du jeu -l'idéologie de la passe, le jeu en contre contre la possession, être du Barça ou de Mourinho- se passent loin de la France, ou nous arrivent polluer par notre tristesse: la réinvention du jeu par les petits formats, trouvaille espagnole, devient chez nous un débat sordide sur les quotas ethniques en centres de formation, pauvres grands blacks...
Quatre ans ainsi, pratiquement. C'est long, quatre ans, quand les héros sont des enfants.
Jusqu'au moment où la preuve s'inverse, quand Mamadou Sakho, grand et noir et musulman, qualifie la France et a la générosité, sitôt devenu héros, de renier la quenelle qu'il effectuait avec le pervers Dieudonné, pour passer à autre chose, être simplement la réconciliation faite jeune homme, la résilience en un combattant incarné, porté par son père mort, le Paname populaire, l'appétit des anciens pauvres, la force des jeunes gens quand la vie les saisit (et oui, tout le reste et les belles voitures aussi), et le football, simplement, où l'on ne compte pas sa joie. Le football. Pas encore de furia francese, mais de la renaissance et l'engagement premier, et le pays soudain se croirait jeune, par eux? Ce serait si facile. On saura faire.
La suite est ici. France-Honduras. C'est qui, le Honduras? Dans cette équipe que suit un pays dont on sait les avanies, et ce qu'ils vont faire les regarde, si nous sommes prêts à aimer simplement. Mondialisés. Jeunes. Les Bleus. Inconséquents et guéris à peine, et magnifiques comme nos gosses, mais plus forts que nous. Il parait que la politique crève, les gars, que les medias tournent en boucle, et tout ce bruit vaut silence, et c'est votre chance. Ne parler que de football, ne parler que de vous.
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